April/ avril 1995
Abstracts/Résumés analytiques

Femmes en trop, femmes sur le carreau:
Reading et le Berkshire au milieu du XIXe siècle

Jean-Guy Daigle

In the middle decades of the nineteenth century, the phenomenon of "surplus women" has to be studied in the dual context of the sex imbalance in the whole population and the underemployment of women on the labour market. This article shows how the structural changes in a regional economy and the common precepts in the patriarchal ideology contributed to make more fragile and precarious the condition of young women in the rural south of England. It is based on qualitative sources (literary and parliamentary) and quantitative data (registry general and published census). The case in point is the corn-producing county of Berkshire and its industrial centre, Reading. Around 1840-1850, new capitalist farming processes led to male emigration and quasi-eradication of female labour in the countryside: unable to marry there, many girls went to the county town and were hired there as domestic servants. From the 1860s, railway building and a big biscuit factory made Reading into an industrial centre, without relying upon available female labour, however. When the sex imbalance became less acute in the 1870s, most women had no other work experience than domestic service as a preparation for marriage, and a whole generation of aging surplus women was still a reminder of Reading's former reputation as a maiden town. On the whole then, the middle decades of the past century stand out as a particularly crucial period in the history of the sexual division of labour, a most visible phenomenon in the context of a regional economy dominated by structural change in its agricultural activities. Here it was reinforced by structure and ideology combined.

Au milieu du XIXesiècle, le phénomène des surplus women doit être relié aussi bien à la surféminité des effectifs démographiques et au sous-emploi de la population féminine. Ce sont ces deux variables que cet article relie pour expliquer comment les changements structurels d'une économie régionale et les préceptes de l'idéologie patriarcale ont contribué à rendre plus précaire et plus fragile la condition des jeunes femmes dans les campagnes du sud de l'Angleterre. La démarche se fonde sur les témoignages d'une romancière locale et d'enquêteurs contemporains, ainsi que sur les données sérielles des statistiques d'état-civil et les compilations professionelles des recensements décennaux pour le comté céréalier du Berkshire et son chef-lieu, Reading, en voie d'industrialisation. Dans un premier temps (vers 1840-1850), la rentabilisation des entreprises agricoles conduit à la quasi-disparition de la main-d'oeuvre féminine sur les fermes et à l'émigration de nombreux jeunes hommes: en surnombre, les rurales ont donc de la difficulté à trouver mari et elles tentent leur chance en se faisant domestiques dans la ville de Reading. Quand celle-ci connaît un décollage industriel et commercial autour du chemin de fer et d'une grande biscuiterie (à compter de 1860), les femmes de la place sont largement laissées à l'écart de l'expansion du marché du travail productif qui profite aux jeunes hommes. Si le déséquilibre des sexes s'atténue au cours des années 1870, la très grande majorité des citadines n'a eu aucune autre expérience professionnelle que celle du service domestique, en guise de préparation au mariage, et toute une génération de Victoriennes vieillissantes excédentaires rappelle encore la réputation de Reading comme maiden town. Ainsi, les décennies médianes du siècle dernier apparaissent comme un moment particulièrement crucial dans l'histoire de la division sexuelle du travail, et ce notamment dans le contexte d'une économie régionale dominée par les transformations de ses activités agro-alimentaires. Cette division est ici renforcée par les effets combinés des structures et de l'idéologie.


Religious Communism? Nicolai Berdyaev's Contribution
to Esprit's Interpretation of Communism

Catherine Baird

The origins of the French personalist movement (1930-39) have been traced to French neo-criticism and Thomism, and German existentialism. The contribution of Russian religious-populist philosophy to personalism has not yet been studied, despite the participation of several Russian émigrés in the movement. Nikolai Berdyaev (1874-1948), a leading proponent of the Russian tradition, brought his version of Russian "personalism" to Europe upon his exile from the new Soviet Russia. In France his works were seized as a manifesto by the French personalist movements L'Ordre Nouveau and Esprit. This essay will examine the confluence between Nikolai Berdyaev's theories about communism and the public position espoused by Esprit from 1932-39. By exploring the personal connection between Berdyaev and the editor of Esprit, Emmanuel Mounier (1905-50), and their interchange of ideas, it will attempt to establish the case of influence. In describing the origins of Esprit's stance on communism, it finds support for the assertion that French personalism did, indeed, offer a "third way" distinct from the ideologies of Marxism or fascism, and a revolutionary plan opposed to either communist or capitalist economic theory. The influence of Russian ideas on French personalism offers a new dimension to the history of ideas.

Les origines du mouvement personnaliste français (1930-39) ont été retracées aux philosophies néo-criticiste et thomiste française et existentialiste allemande. La contribution de la philosophie religieuse-populaire russe au personnalisme n'a pas encore été examinée malgré la contribution de plusieurs émigrés russes au mouvement. Nicolai Berdiaeff (1874-1948), un partisan de premier plan de la tradition russe, apporta son interprétation du "personnalisme" russe en Europe lors de son exil de la nouvelle Russie soviétique. En France, les philosophes des mouvements personnalistes de L'Ordre nouveau et de l'Esprit embrassèrent rapidement ses oeuvres comme un manifeste. Dans cet article, nous examinerons l'influence qu'ont eu les théories communistes de Nikolai Berdiaeff sur la prise de position adoptée par l'Esprit de 1932 à 1939. En analysant les rapports personnels entre Berdiaeff et l'éditeur de l'Esprit, Emmanuel Mounier (1905-50) et leurs échanges d'idées, nous essayerons d'établir un rapport de cause à effet. En décrivant la source de la position de l'Esprit sur le communisme, nous pouvons affirmer que le personnalisme français offrait vraiment une "troisième façette," distincte des idéologies marxistes ou fascistes et un plan révolutionnaire opposé aux théories communiste ou capitaliste économique. L'influence des idées russes sur le personnalisme français apporte une perspective toute nouvelle à l'Histoire des idées.

 

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