Chris Klassen
Wilfrid Laurier University, Waterloo, ON
[1] L’enseignement de cours
sur la religion et la culture populaire dans un milieu universitaire
canadien m’a confronté à d’importants défis. D’abord parce
que, comme le souligne Raymond Williams (1983), le mot populaire
peut avoir au moins quatre significations dans le langage habituel :
(1) on l’emploie pour désigner ce qui plaît au plus grand nombre
ou qui est connu de tous, comme par exemple, les dix meilleurs succès
de librairie ; (2) ensuite il peut signifier ce qui est inférieur par
rapport à la culture de l’élite, comme la musique pop à comparer
à l’opéra; (3) il peut encore signifier ce qui s’adresse au peuple
ou qui cherche à gagner la faveur du peuple comme par exemple, une
campagne électorale; (4) il peut enfin signifier ce qui émane du peuple,
comme par exemple youtube ou la république populaire
de Chine. Certaines de ces définitions peuvent donner à entendre que
la culture populaire n’est pas très «profonde» ou signifiante.
Pour certaines personnes, donc, la question qui se pose, comme le fait
David Chidester dans son livre intitulé Authentic Fakes,
«Quel est le rapport entre le travail sérieux de la religion, qui
porte sur le transcendant, le sacré et le sens ultime de la vie humaine
en face de la mort, d’une part et d’autre part le jeu relativement
frivole qu’est la culture populaire? » Pour sa part, la Journal
of Religion and Popular Culture a toujours cherché à manifester
les multiples façons dont le travail sérieux de la religion est relié
à la culture populaire.
[2] Cependant, il ne suffit
pas de poser une question générale sur le rapport entre la religion
et la culture populaire sans d’abord replacer chacune dans des contextes
quelconques connus de la population étudiante. Même si nous vivons
dans une société mondialisée ayant accès à de nombreuses cultures
populaires, surtout l’omniprésente culture américaine, nous avons
aussi avantage à inclure les cultures très locales. C’est pourquoi
je cherche constamment à intégrer la culture populaire du contexte
local dans mes échanges avec les étudiantes et étudiants canadiens.
Mais mes recherches de livres et d’articles sur la religion et la
culture populaire dans les contextes canadiens ont peu porté fruit.
Espérons que ce numéro de Journal of Religion and Popular Culture
aidera à combler cette lacune.
[3] Pourquoi y a-t-il une telle
pénurie de ressources en matière de religion et de culture populaire
au Canada ? Serait-ce que les professeurs canadiens de sciences religieuses
ne s’intéressent tout simplement pas à la culture populaire ? Certes,
ce n’est pas le cas. Mais les particularités de la relation entre
le Canada et son voisin dont la voix à résonnance mondiale viennent
compliquer l’étude de la religion et de la culture populaire au Canada.
De nombreux Canadiens consomment plus régulièrement la culture populaire
américaine que celle de leur propre pays. Du moins c’est le cas lorsque
la culture populaire se définit comme les médias de masse ou le spectacle.
C’est peut-être là une définition trop étroite. La consommation
de la culture américaine populaire n’empêche pas non plus qu’il
y ait une manière canadienne de consommer la culture américaine qui
puisse avoir des répercussions profondes pour la compréhension de
l’identité religieuse, culturelle et politique des Canadiens. Dans
son livre, The Beaver Bites Back?, l’éditeur Frank E Manning
fait état d’une ambiguïté chez les consommateurs canadiens par
rapport à la culture américaine et une résistance à son endroit.
Cette résistance n’amène pas tant les Canadiens à rejeter ces produits
culturels; elle les pousse plutôt à leur donner un autre sens (Manning
1993). Si les Canadiens se laissent divertir par les Américains, ils
n’en demeurent pas moins canadiens sans que cela soit une simple distinction
de nationalité.
[4] Dès que l’on élargit
la définition de culture populaire pour englober plus que les médias
de masse ou les spectacles, on commence à faire plus de place pour
discuter de religion et culture populaire dans le contexte canadien.
Ce numéro de JRPC apportera aux échanges divers aspects de
la culture populaire au Canada. Michael J. Gilmour écrit sur l’ensemble
musical Arcade Fire tandis que Tracy Trothen traite du hockey pour nous
fournir des analyses d’une culture mieux connue, celle du spectacle.
Il ne faut pas se méprendre : ces textes incitent les lecteurs à se
servir du familier comme tremplin pour se poser de sérieuses questions
théologiques au sujet de la violence, de la parodie et la manière
dont le christianisme imprègne et influence la culture populaire. Laurence
Nixon et Olivier Bauer s’éloignent du monde du spectacle pour retrouver
le domaine du vécu quotidien au plan de la culture et de la religiosité.
D’abord Nixon fait ressortir les différences entre les conceptions
populaire et officielle des rites, de la piété et ce qu’on pourrait
appeler la religion «kétaine» de l’Oratoire Saint-Joseph. Ensuite
Bauer décrit l’utilisation à la fois contradictoire et valorisant
de l’hostie catholique dans les cultures religieuses et populaires
du Québec. Enfin, Rebecca Marfolis nous entraîne dans le monde de
l’usage populaire du Yiddish qui part des communautés hassidiques
pour aboutir dans la littérature en passant par le théâtre. Chez
tous ces auteurs, nous pouvons constater l’importance des contextes
canadiens pour mieux comprendre le populaire et aussi l’importance
du populaire pour mieux comprendre la culture canadienne.
Bibliographie
Chidester, David. 2005. Authentic Fakes:
Religion and American Popular Culture. Thomson Gale.
Flaherty, David H. and Frank E. Manning, eds. 1993.
The Beaver Bites Back? American Popular Culture in
Canada.
McGill-Queen’s University Press
Williams, Raymond. 1983. Keywords: A Vocabulary
of Culture and Society. Oxford University Press